Tchétchénie
Retour de Grozny


Xavier Rousselin, qui a participé au convoi syndical pour la Tchétchénie, décrit ici les conditions de vie extrêmement difficiles de la population tchétchène et critique la faiblesse de l'aide humanitaire.

Lorsqu'on arrive à Grozny, on découvre la destruction de la ville. Dans les banlieues, les barres d'immeubles ont toutes été touchées par les bombardements, mais seules certaines sont vraiment détruites. En revanche, plus on se rapproche du centre, plus le niveau de destruction croît. Au centre même, il n'y a pratiquement plus un seul bâtiment qui ne soit détruit. Rien n'a été épargné. L'hôpital comptait de nombreux bâtiments, peut-être une dizaine. Tous ont été bombardés. La plupart sont complètement effondrés. Les bombardements ont manifestement été systématiques: l'hôpital a été "traité" comme un objectif militaire.

La présence russe

Les militaires russes sont partout. Ils patrouillent avec des chars. Ils sont sur les toits. Ils contrôlent les entrées des édifices publics. Et ils sont regroupés en petits groupes compacts. Manifestement, ils ne sont pas à l'aise.
Dans le même temps, les opérations militaires ne sont pas achevées. D'Ingouchie, non loin de la frontière, on entend les bombardements. L'équilibre est manifestement instable. Les combattants tchétchènes n'ont pas déposé les armes et l'immense présence militaire russe n'a pas réussi à les faire renoncer.
La population de Grozny va passer un sale hiver. Evidemment, dans une ville pareillement détruite, l'électricité et le gaz sont rares. Le chauffage sera un luxe. Et de nombreux appartements n'ont ni vitres, ni même du plastique de remplacement.
La situation humanitaire est vraiment choquante. La population tchétchène est abandonnée par les organismes humanitaires. Le Haut Commissariat aux réfugiés (HCR) et le Programme alimentaire mondial (PAM), organisme de l'ONU spécialisé dans les aides alimentaires, ne distribuent que de très faibles aides alimentaires en Tchétchénie même. Certains camps de réfugiés n'ont bénéficié d'aucune distribution de nourriture depuis trois mois. Les quantités distribuées sont insuffisantes. Les normes du HCR ne sont pas respectées. Les camps de réfugiés sont scandaleusement démunis. Dans le camp de Spoutnik, en Ingouchie, non loin de la frontière tchétchène, il y a 8954 personnes qui vivent sous des tentes mises en place par le ministère russe des Situations d'urgence (Emercom). Chaque tente a environ 35 m2 au sol. Nous avons été invités à en découvrir une: 16 personnes y vivent, dont un bébé de moins d'un mois portant le prénom de Mecqua (La Mecque). Il est tout emmailloté pour résister au froid. La tente est chauffée, mais ce n'est qu'une tente... Il y a 10 places dans les lits. Comme il y a une majorité d'enfants, on arrive à trouver une place pour chacun.
Le climat est peu clément. Les premières neiges sont tombées sur les plaines du Nord-Caucase le 10 novembre. Les tentes sont vieilles et certaines brûlent: le ministère russe des Situations d'urgence ne peut les remplacer. Alors les occupants de la malheureuse tente qui a brûlé sont répartis dans les autres tentes, qui sont ainsi un peu plus surpeuplées...

Extrême précarité

D'autres camps de réfugiés sont faits de wagons. Ils sont les plus appréciés. Les wagons sont en général bien chauffés et surtout, les gens sont à l'abri de l'humidité. Mais les conditions d'hygiène sont lamentables. A Zvezdochka, il y a en tout et pour tout 12 douches pour 4568 personnes. Au camp de Bart, il y en a 24 pour 6318 personnes.
Toutes les organisations humanitaires présentes sur le terrain essaient de faire ce qu'elles peuvent, mais elles ont tellement peu de moyens... Et l'industrie humanitaire n'est pas présente sur place. Au Kosovo, il y a un an, 326 organisations internationales opéraient: il y en a moins de 20 aujourd'hui en Ingouchie, et probablement moins de 10 en Tchétchénie même. US Aid n'a aucune action sur place, et on ne trouve nulle présence d'ONG américaines. Il y a plusieurs ONG européennes, mais elles sont manifestement mal vues par les autorités soviétiques.
Les représentant des organisations comme le HCR, le PAM ou l'Unicef semblent plus préoccupés par leur propre sécurité que par la détresse des réfugiés tchétchènes. Le PAM, là où il fait distribuer par des ONG des aides alimentaires, n'octroie que 10 kg de farine par mois et par personne, alors qu'il en allouait 12 kg l'an dernier au Kosovo. Il n'a reçu que 7,8 millions de dollars sur les 14 millions dont il a besoin. Cyniquement, il reconnaît dans son dernier rapport que le manque d'argent "a surtout affecté le programme du PAM en Tchétchénie, où les distributions sont très loin des objectifs".
Les Tchétchènes sont ainsi abandonnés de tous. Pour quelle raison l'industrie humanitaire se mobilise-t-elle si peu pour ce petit peuple? Parce que, de même que la guerre, les aides humanitaires sont la continuation de la politique par d'autres moyens. Et la politique des grandes puissances est de considérer que la guerre en Tchétchénie est une affaire intérieure russe.
Le convoi syndical pour la Tchétchénie, qui a envoyé un camion de 22 tonnes de farine, vient de montrer qu'une autre voie est possible. Nous y reviendrons.

Xavier Rousselin